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Au commencement était la louve

En janvier dernier, la chorégraphe et danseuse Melissa Cascarino a présenté Lupae, un spectacle explorant la figure mythique de la louve. Sur scène, de la lumière, 400 kg d’albâtre en blocs de différentes tailles et une danseuse, fragile et puissante à la fois. Un soir, après une des représentations, le public a pu se joindre à un échange entre Melissa Cascarino et Francesca Prescendi, spécialiste des religions, des mythologies et de l’anthropologie du monde ancien et, heureux hasard, chargée de cours à l’Université de Genève. Elles ont collaboré pendant le processus de création de Lupae, se rencontrant sur ces thématiques communes et croisant leurs pratiques. Nous vous livrons ici un extrait de cet échange, pendant lequel Melissa parle de son processus de création.

Pour parler de mon travail, c’est toujours très difficile d’être brève. Je ne sais jamais quoi cacher et quoi dévoiler. On ne choisit pas des thèmes de création comme on chercherait un mot dans un dictionnaire ou en se disant « demain il faut abso­ lument que je fasse une création sur tel sujet». Pour moi, cela ne se passe pas comme ça. Pendant des années, il y a plusieurs chantiers ouverts en même temps. Je travaille de façon très em­ pirique. D’abord, il y a des sujets dissociés dans mes recherches: l’animalité du danseur, la mythologie, le rapport cosmique au monde de l’autre, le patrimoine, l’héritage, la pierre… Ce sont des fragments qui tout à coup se concentrent en une seule pièce. Un peu comme une sculptrice qui commence avec un énorme bloc d’albâtre et tout à coup ça prend une forme. Ce n’est pas volontaire de ma part.

Par exemple, il y a quelques années, j’ai fait un travail sur les migrants. Un jour je faisais le ménage chez moi, il y avait des tonnes de vêtements partout, je les avais mis au sol. Il y en avait vraiment des centaines de kilos ! Et tout à coup j’ai vu bouger des corps à l’intérieur. J’ai pensé au poème d’Erri de Luca, sur des migrants sur un bateau. Et la pièce est née comme ça. Le spec­ tacle s’est appelé Mon corps dépeuplé. C’est la matière, devant moi, qui m’a dit ce que je devais faire.

De la même manière, pour Lupae, tout ce travail autour de l’ani­ mal, la matière, le côté archaïque, antique qui m’habite beaucoup a pris la figure de la louve. Pour moi, il y a un autre aspect qui se concentre dans cette figure, ce sont les identités fragmentées du féminin. Par moments, on dirait que l’expression du féminin, c’est soit être mère, soit pute, soit sainte. La louve concentre toutes ces figures du féminin en un seul corps.

Et puis, il y a un troisième aspect qui me fascine dans la mytho­ logie, parce que ce sont des figures à l’opposé de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Elles concentrent le tout : elles sont à la fois le minéral, le végétal, l’animal et l’humain, le profane et le sacré. Le monde d’aujourd’hui est extrêmement fragmenté.

Dans mon travail en général, cette question prend plein de formes différentes. J’abrite en moi une utopie très profonde qui serait de concentrer le tout. Comme si c’était par cette voie­ là qu’on allait arriver à autre chose. Bien sûr, je reconnais les combats singuliers qui sont extrêmement utiles, comme le fémi­ nisme par exemple. Mais mon utopie, ma fonction à moi, c’est de pouvoir rassembler le tout, et que par un dépassement de la question identitaire, un dépassement de la question du genre, on accède à une sorte d’au­delà. La force poétique, l’héritage du monde antique. Pour avoir un rapport au monde différent. C’est une utopie que j’ai. Cela me fait penser à Walter Benjamin qui dit que c’est dans l’utopie que réside la résistance des peuples, il ne s’agit pas de l’utopie au sens de ce qui ne se fera jamais, mais plutôt de l’utopie comme un ailleurs, un inconnu… Et cette notion est présente dans tout mon travail.

En Italie, peut­être plus que dans d’autres pays, on vit avec les statues, la sensualité de ce patrimoine est très forte. Dans Lupae, l’albâtre s’est imposé à moi de manière naturelle. Comme j’aime beaucoup travailler avec la matière, je trouvais intéressant de mettre des blocs d’albâtre de 10 kg sur scène et de vraiment faire corps avec cette pierre lourde, qui change de forme, qui perd des fragments. Et sans faire semblant, comment faire corps avec ça pour faire corps avec le monde.

Il y aussi le mot rusticité* auquel je tiens beaucoup. Je vis avec un paysan qui fait de la biodynamique et qui a un troupeau de 600 brebis. C’est un travail très physique, je l’aide volontiers. On parle beaucoup de la rusticité du pied de la brebis, c’est sa faculté d’adaptation au terrain, au relief dans lequel elle évolue. Je trouve cette notion très intéressante. La rusticité, c’est ça que je fais depuis des années.

*Extraits de la rencontre du 28 janvier 2022