En décembre dernier, nous avons accueilli l’équipe de Taking Care of God, spectacle présenté dans le cadre d’une tournée suisse, qui a voyagé à Bâle, Zurich, Lucerne, Lausanne et Genève.
Je rencontre l’initiatrice et conceptrice de ce projet, Soraya Lutangu Bonaventure, quelques semaines après la fin de ce qui a été avant tout une incroyable aventure humaine ; elle s’est reposée, a pris du temps pour elle mais je sens pendant que nous échangeons, qu’elle est encore chargée d’énergies, qu’elle a des images plein la tête et des sensations plein le corps. Notre conversation sera dense, un peu émotive parfois et riche surtout ; elle me livre les détails, les péripéties qui ont jalonnés ces deux années, deux ans depuis notre première rencontre et la décision de collaborer ensemble.
Soraya est une musicienne helvético-congolaise ; après avoir arpenté la planète, joué dans des clubs prestigieux all over the world, elle s’installe un jour en Ouganda, à Kampala, la Berlin de l’Afrique, dira-t-elle, où il y a beaucoup de créatifs, beaucoup de personnes issues des diasporas africaines. Elle ajoute : Kampala est une ville jungle. La nature y est ultra présente, elle est en train de manger les lampadaires, il y a des lianes partout, la météo et l’environnement m’influencent beaucoup.
Elle est à Kampala parce qu’elle avait été invitée à se produire au festival Nyege Nyege, formidable événement musical qui est de- venu en peu de temps le haut-lieu de l’avant-garde électronique ; ainsi, Soraya a connu le pays et sa capitale tentaculaire, elle décide d’y rester, parce cette ville vibre et que je ne m’y suis jamais sentie agressée.
La discussion continue, intense ; elle évoque son rapport à l’Afrique en ayant grandi en Suisse, à sa double identité. Elle me parle de la grande spiritualité qu’il y avait dans ses deux familles, la suisse et la congolaise, des spiritualités vécues et perçues différemment mais bien présentes : j’avais beaucoup de préjugés à retourner à l’église que j’avais fréquentée petite.Il y avait les unes des autres quelque chose d’oppressant que j’avais envie de challenger, et j’avais déjà remarqué des similitudes entre mon attirance vers la transe des communautés religieuses et celle pratiquée par les communautés des clubs.
Elle regrette qu’on ne parle pas plus de spiritualité, en Suisse notamment, pas plus que dans les clubs, ça lui manque cette recherche de la transe, même si elle a vécu des connexions spirituelles dans la musique.
Soraya à Kampala donc ; et c’est là qu’elle découvre, dans l’église congolaise de Kingdom, le Kingdom Gospel Club. Nathalie Edri Anguezu, Alain Robinson, Gradel Steven Mandago, Luc Delphin Mandago, Elvis Daniel Ngonda et John Dellavine Kangitsi sont émigrées depuis plus de 10 ans en Ouganda et ont le statut de réfugiées politiques, car elles ont fui le Congo pendant la guerre. La communauté congolaise de Kampala est très soudée et active ; les réfugiées ne sont pas considérées là-bas comme elles le sont ici. Il y a beaucoup de respect et de gratitude pour les gens qui viennent et il n’y a pas cette intégration forcée.
La connexion avec le Kingdom s’est faite à travers l’amour de la musique, son incompréhension parfois, la transe qu’elle provoque, son utilisation dans les religions, dans les rituels ; raconter des histoires en rythme, ensemble, c’est ça qui nous a rapproché au début.
Soraya m’avoue avec un demi-sourire qu’elle a un peu exagéré sa relation avec Dieu lorsqu’elle a rencontré le Kingdom. Elle leur a dit qu’elle voulait amener leur Gospel dans le club, elles l’ont nourrie avec des rituels, des paroles. Le Kingdom avait des préjugés sur les clubs, Soraya en avait sur l’église, la rencontre s’est faite quand même.
Elles se voyaient seulement à l’église au début, une église ouverte tout le temps. J’y allais tous les jours, puis je les ai enregistrées, ensuite j’ai créé de la musique club et elles chantaient des lamentations. Ça a amené de la joie, de la création, de l’espoir.
Ça y est. Soraya a (re)connecté. Avec ce pays, l’Ouganda, où elle habite désormais, et avec la spiritualité. C’est la musique qui fait le lien. Et elle ne peut plus se passer du Kingdom. Elle leur pro- pose de travailler ensemble. La production se monte ici en Suisse en partenariat avec l’Arsenic, le Grütli, la Kaserne de Bâle. Et s’ajouteront par la suite le SüdPol à Lucerne, la Gessnerallee de Zurich et l’aide de RESO, plateforme pour la danse. Tout se met en place entre la fin 2019 et le début 2020 ; la tournée est prévue pour l’automne-hiver 2020, avec des répétitions qui se feront à Kampala en août pour se terminer ensuite en Suisse.
Mais c’était sans compter avec la pandémie qui a tout arrêté, tout bloqué, tout empêché. L’obtention de visas pour l’Europe devenait, à cause de la situation sanitaire, encore plus problématique. C’est là que le premier miracle a opéré : toutes les partenaires, absolument toutes, toutes les collaboratrices du projet ont joué le jeu et ont accepté de reporter la création d’une année, pratiquement jour pour jour.
Les étoiles semblaient être donc toutes alignées, mais les péripéties ne s’arrêteront pas là. En raison de leur statut de réfugiées congolaises, le Kingdom a dû retourner au Congo afin d’établir des passeports en vue de l’obtention d’un visa. Dit comme ça, vu d’ici, ça pourrait sembler simple… Parties pour Goma en bus de fortune alors qu’une guerre civile faisait rage dans le nord-est du pays, elles ont dû attendre une semaine cachées dans un appartement à cause de leur statut en attente de leurs passeports. Une fois ceux-ci en poche, elles repartent mais voilà que le volcan Nyiragongo explose, la ville doit être évacuée, tous les plans prévus ont été annulés… Le Kingdom retourne vers l’Ouganda à pied, marchant pendant 2 jours pour revenir à Kampala.
L’obtention de ces visas s’est avérée extrêmement compliquée aussi à cause de la fermeture pour cause de pandémie des ambassades congolaise et suisse en Ouganda. Nathalie, Alain, Gradel Steven, Luc Delphin, Elvis Daniel et John doivent se rendre au Kenya où, 5 jours plus tard, elles obtiennent enfin l’autorisation de monter dans un avion pour la Suisse. À Lausanne, Soraya et son équipe rongent leur frein, sans rien pouvoir faire qu’attendre. Le travail toutes ensemble commence alors avec une semaine de retard.
Le système empêche ; il nous dit, vous Africaines, vous ne pouvez pas venir ici. Le passeport, c’est un espoir. C’est grâce à ce projet de spectacle qu’elles peuvent avoir cet espoir. Je me disais que si le Covid empêchait ce spectacle d’exister, au moins cela aura permis qu’elles obtiennent un passeport, ce qui est incroyable pour des personnes réfugiées.
Dans le spectacle, leurs chants racontent cette histoire incroy- able, leur histoire pour réussir enfin à présenter le spectacle ; des chants qui disent la gratitude, qui sont aussi des lamentations et sont porteurs d’espoir. Soraya est admirative de ce chœur car il arrive à faire passer les émotions, il y a quelque chose de magique qui t’attrape, leur authenticité, leur vulnérabilité ; elles amènent une vérité, elles prient, elles en oublient leur partition, elles changent des choses tout le temps. J’ai été plus d’une fois surprise par ce qu’elles faisaient sur scène et j’adore ça !
La relation entre les membres de l’équipe, Soraya et le Kingdom s’est tissée et renforcée grâce à la musique, à la danse et aux chants ; mais il y aussi une grande part de magie et de spiritualité. Tous les soirs, avant chaque représentation, un rituel se met en place, un rituel qui leur appartient : se bénir, prier, se nettoyer spirituellement, connecter les corps et les cœurs. Le spectacle peut alors commencer.
Lorsqu’on pénètre dans la salle de spectacle, un parfum léger d’encens nous enveloppe, on ressent les vibrations, les énergies ; prendre soin de Dieu ? Et si cela signifiait surtout prendre soin les unes des autres ?
Barbara Giongo