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Quand la fiction soigne la réalité

Autour de leur création Montrer les dents, Fanny Brunet et Olivia Csiky Trnka invitent le public pour une rencontre avec Alissa Wenz, scénariste, musicienne et autrice, le jeudi 12 mai à l’issue de la représentation. Dans un premier roman sorti en 2020, À trop aimer, elle a transformé son expérience d’emprise en fiction.

Est-ce qu’il s’est passé beaucoup de temps entre cette emprise que tu as vécue et le début du travail d’écriture ?

Non, j’ai commencé à écrire très vite, immédiatement après mon histoire réelle, d’abord sous forme de notes, de bribes. J’avais une mémoire très aiguë de tout ce qui s’était passé, jusqu’aux moindres détails, mais je sentais ou pressentais que bientôt j’oublierai, pour survivre, pour renaître. Je voulais écrire avant l’oubli, consigner les images, les mots qui me hantaient, pour être aussi précise que possible, aussi juste. Le travail roma- nesque est venu dans un second temps, à partir de cette matière.

Est-ce que l’écriture est une chose qui te travaillait depuis longtemps ou était-ce l’écriture de cette histoire-là précisément ?

J’écrivais depuis longtemps des chansons ainsi que des scénarios, j’ai une formation de scénariste et je suis également musicienne. L’écriture était donc déjà au cœur de ma vie. Mais cette histoire là m’a propulsée dans le champ littéraire, que je ne m’étais pas autorisé jusque là. Pour la première fois, j’ai éprouvé la nécessité d’écrire un roman, parce que c’était pour moi la seule façon de raconter, dans toute sa complexité, l’intériorité d’une femme qui subit une relation comme celle-ci. Par quels sentiments passe-t-on, par quelles pensées ou incapacités de penser ? Comment glisse-t-on de l’amour à l’aliénation ? Qu’est-ce qui explique un tel aveuglement, un tel crescendo dans l’oubli de soi ? Il me fallait un souffle, une voix, presque un monologue intérieur, et la forme romanesque s’est imposée d’elle-même.

Et fallait-il te défaire de cette histoire pour pouvoir en écrire d’autres après ?

Ce récit-là m’était nécessaire, vital ; je ne pouvais pas ne pas l’écrire. Je ressentais une forme de devoir moral à retracer la subtilité des mécanismes d’emprise, sans diabolisation, sans caricature car ce sont des mécanismes d’une finesse inouïe et avec un réel désir de réflexion sur les habitudes et les héri- tages qui nous amènent collectivement, culturellement, à ces violences. Cette nécessité intime, inébranlable, m’a aidée à me sentir légitime en tant qu’autrice, à franchir le pas, avant de raconter d’autres histoires en effet.

Est-ce que c’était difficile, éprouvant d’écrire ce livre, ou surtout libérant ?

L’écriture en elle-même était purement libératrice, je l’ai vécue dans la joie et la sérénité. C’était une façon de reprendre le contrôle des événements, un geste à la fois poétique et politique, qui me permettait de m’affirmer comme femme et comme au- trice, de renverser les rôles, de reprendre le pouvoir par les mots et la conscience. À cela s’est ajouté le pur plaisir de la fiction, de la narration : j’ai construit ce roman avec une dramaturgie précise, comme une scénariste ; je tenais à ce que la lectrice soit happée, tenue en haleine, par un suspense qui me semblait pertinent pour raconter cet engrenage amoureux.

Te sens-tu encore «habitée» par cette personne avec qui tu as vécu cette emprise ?

Non, absolument pas. Écrire m’a permis de tenir cet homme à distance et, d’une certaine manière, de le transformer en personnage dans ma mémoire. Je crois que chacune de nous peut vivre plusieurs vies ; pour ma part, j’ai ouvert d’autres chapitres, j’ai changé.

Peux-tu développer le lien que tu vois entre la société et ce qu’il t’est arrivé à toi personnellement ?

Il est évident que l’emprise et, pour le dire plus crûment, les violences conjugales, qu’elles soient physiques ou psychologiques, constituent un problème de société, et ne relèvent pas de la stricte sphère de l’intime ; on commence enfin à s’en rendre compte et à agir en ce sens. À mes yeux, c’est d’abord une question culturelle, liée aux rôles que chacune se croit obligé de tenir, en société comme en couple. Les femmes ont été tellement habituées à sourire, à se taire, à soigner, à s’effacer pour mieux plaire ! Les héroïnes dont regorgent la littérature, la mythologie et même le cinéma sont si souvent sacrificielles ! « Des victimes ou des vaincues », écrit Benoîte Groult dans Mon évasion. Pénélope qui attend gentiment Ulysse, Ariane qui aide Thésée à sortir du labyrinthe avant d’être abandonnée, Iseult qui guérit Tristan… Comment ne pas être imprégnée de cet imaginaire quand on a grandi avec ces fictions, avec ces figures ? Comment ne pas penser que la douceur, l’assistance, la patience, l’effacement, sont des vertus féminines ? Ce qui m’est arrivé personnellement obéit à une vision fantasmatique très répandue celle de la femme prête à tout sacrifier, y compris son intégrité physique et morale, pour secourir l’homme qu’elle aime ; celle de la femme qui fait de l’effacement une ligne de conduite. Le fait que les violences conjugales soient si souvent exercées par les hommes sur les femmes les statistiques sont écrasantes, même si l’inverse arrive parfois est révélateur d’un dysfonctionnement profondément ancré dans les représentations liées à nos genres, et de l’ampleur des combats qui restent à mener.

Est-ce que tu penses que ça pourrait arriver une nouvelle fois ?

Je ne crois pas, car j’ai vécu ces dernières années, avec ce roman et grâce à lui, une sorte de prise de conscience féministe qui m’a rendue plus lucide et plus forte. Mais cette prise de conscience a été scandaleusement tardive ! J’ai grandi dans les années 1990, et à l’époque, on disait volontiers que les femmes avaient obtenu l’égalité avec les hommes, que les combats étaient derrière nous. On ne critiquait pas les droits acquis dans les années 1970, mais on estimait que cela suffisait. Le féminisme n’était pas quelque chose que l’on pouvait revendiquer au présent, on pouvait tout juste en parler comme quelque chose d’historique, de bénéfique (dans le meilleur des cas)… et de révolu. J’ai grandi dans cette logique et pendant très longtemps, trop longtemps, je m’interdisais toute pensée critique à l’égard des rôles sociaux impartis aux hommes et aux femmes. Fort heureusement, depuis une dizaine d’années, on s’est rendu compte de la nécessité de poursuivre la lutte. Je suis impressionnée par la maturité des adolescentes d’aujourd’hui : elles sont beaucoup plus affûtées sur ces questions que nous ne l’étions à l’époque, et beaucoup moins transigeantes, ce qui me donne énormément d’espoir.

Propos recueillis par Laura Sanchez